Oui, la psychanalyse guérit !

Interview de Juan-David Nasio, un psychiatre, psychanalyste et écrivain français d’origine argentine. Il est l’un des fondateurs des Séminaires Psychanalytiques de Paris. au sujet de son ouvrage : Oui, la psychanalyse guérit !
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« Je voudrais que vous entriez dans mon cabinet et, comme si vous étiez invisible et silencieux, vous vous installiez à côté de moi, preniez une loupe et regardiez mon inconscient et mon coeur de thérapeute pour découvrir comment je travaille et guéris mes patients. Vous comprendrez alors qu’un psychanalyste agit grâce non seulement à ce qu’il sait, à ce qu’il dit ou à ce qu’il fait, mais grâce surtout à ce qu’il est, et, j’ajoute, à ce qu’il est inconsciemment. »

J.-D. Nasio s’appuie sur plus de cinquante ans de pratique pour nous montrer, avec un enthousiasme intact, sa manière vivante et chaleureuse d’être un psychanalyse efficace.

J.-D. Nasio est psychiatre et psychanalyste.

La Psychanalyse peut-elle guérir ?
Par J.-D. Nasio

Intervention de J.-D. Nasio
Temple de l’Etoile, mercredi 13 octobre 2004

Eh bien, je l’affirme d’emblée : oui, la psychanalyse guérit. Ce n’est pas un avis personnel ni une vague impression, mais un constat établi par de nombreux professionnels. Moi-même, j’ai eu la satisfaction d’avoir traité beaucoup de patients dont les troubles souvent graves se sont définitivement estompés. La guérison est un fait que je constate régulièrement depuis plus de quarante ans dans l’exercice de mon métier, en recevant des enfants, des adolescents, des adultes ou des couples ; la plupart viennent me consulter pour être délivrés d’une souffrance devenue insupportable.

J’insiste, ceux qui consultent un psychanalyste le font parce que leur vie, ou une partie de leur vie, est invalidée par la souffrance ; ils viennent parce qu’ils souffrent et non pour faire une expérience intellectuelle. La psychanalyse n’est pas un lieu de méditation ni de réconfort de la pensée ; au contraire, elle est une relation éminemment affective, voire passionnelle, où ce qui domine est l’amour, la frustration, quelquefois la haine, et toujours l’inattendu. C’est une relation faite d’émotions parce que c’est avec l’émotion qu’analyste et patient auront la possibilité de comprendre, dans l’intensité de leur échange, quelle est la cause à l’origine des souffrances.

Assurément, le travail analytique ne peut avancer sans le concours de la pensée et de la parole, mais ce ne sont ni la pensée ni la parole qui finalement soulageront notre patient du mal qui le mine. Pour que pensée et parole agissent, encore faut-il qu’elles soient animées par la force de l’émotion.

Apprendre à s’aimer soi-même

Oui, vous disais-je, la psychanalyse guérit ; elle guérit non seulement parce qu’elle parvient à supprimer les symptômes d’une maladie, et souvent la maladie elle-même, mais surtout parce qu’elle réussit à provoquer un changement profond de la personnalité du patient. En effet, la réussite la plus aboutie d’une analyse est de modifier l’attitude de l’analysant vis-à-vis de sa souffrance, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres.

Pour nous, psychanalystes, l’idéal suprême est que le patient souffre moins – cela va sans dire -, mais surtout qu’il souffre moins, durablement, parce qu’il aura appris à mieux connaître sa souffrance et surtout à mieux s’aimer lui-même. Vous voyez, c’est une affaire de connaissance mais aussi d’amour, de connaissance de soi et d’amour de soi. Je m’explique. Si le patient arrive à comprendre émotionnellement pourquoi il souffre, nous verrons sa souffrance s’alléger ; si, au contraire, il n’en veut rien savoir, se crispe et se retranche dans le confort d’un trouble auquel il s’est habitué, alors nous verrons sa souffrance s’aggraver.

Quant à l’amour de soi, lorsqu’une analyse est pleinement efficace, elle amène le patient à changer sa vision de lui-même et à s’aimer différemment. L’analyse lui apprend à rentrer dans son monde intérieur et y découvrir une force insoupçonnée qui se lève en lui, le dépasse et le porte vers l’autre. Rentrer en soi, c’est y trouver la force d’agir hors de soi, c’est trouver l’envie d’aller vers l’autre. S’aimer soi-même à l’issue d’une analyse réussie n’est donc pas se complaire dans un stérile amour de soi, mais se sentir suffisamment sûr de soi pour ne plus avoir peur de l’autre. Quel autre ? Non pas l’autre qui nous est indifférent, mais celui qui compte pour nous. L’autre dont j’ai peur, est l’autre que j’aime. S’aimer soi-même en étant heureux d’être ce que l’on est, conduit à se débarrasser de cette peur nuisible, fréquente chez nos patients, la peur que l’autre soit une menace : si je l’aime, – dira le patient -, il va me quitter ; si je me livre, il va abuser de moi ; et si je m’approche, il va m’humilier. Cette peur insidieuse, si présente chez nos analysants, représente la plus oppressante prison imaginaire que seul un répétitif et inlassable retour sur soi, opéré maintes fois au cours de la cure, pourra abattre.

Ici, je voudrais vous faire entendre la voix de Marguerite Yourcenar lorsqu’elle fait justement l’éloge du regard lumineux porté sur soi-même : « Le véritable lieu de naissance – écrit-elle – est celui, où l’on a porté pour la première fois, un coup d’œil intelligent sur soi-même*.»

En effet, pour beaucoup de patients, la psychanalyse est la première découverte de soi, mais surtout, – et c’est ce que je voudrais souligner – la première expérience où la découverte de soi se prolonge en une découverte de l’autre et, au-delà de l’autre, en une découverte de la beauté de la vie, de la beauté des grandes et des petites choses de l’existence. J’insiste, l’important, en psychanalyse, n’est pas seulement de se découvrir, de connaître ses limites et de les aimer mais de pouvoir s’oublier soi-même, d’aller sans crainte vers l’autre et de savourer tout simplement la chance que nous avons d’être les acteurs et les témoins du temps présent ; la chance, par exemple, que j’ai en cet instant d’oublier mon corps, d’oublier le monde et d’être tout entier dans l’acte de m’adresser à vous ; et vous, dans l’acte de me lire.

Donc, à la question « La psychanalyse peut-elle guérir ? », je réponds par l’affirmative. Bien sûr, elle ne guérit pas tous les patients, et elle ne guérit pas toujours de façon complète et sans rechutes. Il restera toujours une part de souffrance qui à tout moment peut se réactiver, une souffrance irréductible inhérente à la vie, nécessaire à la vie. Ce n’est pas vivre que vivre sans souffrance.

Mais, j’entends déjà certains parmi vous me demander : « Oui, nous vous l’accordons, la psychanalyse guérit, mais à quel prix ? Au prix de combien d’efforts, de combien de temps et d’argent ? » Voilà les trois grands reproches qu’on adresse couramment à la psychanalyse : c’est un traitement long, cher et douloureux. En effet, une cure analytique peut durer plusieurs années. Mais si le temps d’une analyse est long, c’est bien parce que l’accès à l’inconscient est lent, difficile et qu’il exige des partenaires analytiques, persévérance, patience et souplesse d’esprit. Néanmoins, la durée d’une cure dépend de la gravité des troubles et de la manière qu’a le psychanalyste de gérer la relation avec son analysant. Personnellement, je pratique des cures d’adultes qui peuvent durer deux à trois ans. Quand les patients consultent en couple pour surmonter une crise conjugale par exemple, je fixe à l’avance un calendrier de séances réparties sur une période d’environ six mois. S’il s’agit d’un enfant, je n’engage une cure que si elle s’avère vraiment indispensable ; et dans ce cas, elle dure en moyenne entre six mois et un an et demi, suivant, je le répète, la gravité des symptômes.

Le second grief exprimé à l’encontre de l’analyse concerne son coût financier. A cet égard, je sais qu’entreprendre un traitement réclame un effort pécuniaire important. Bien que nos honoraires soient souvent adaptés aux possibilités du patient, il n’en reste pas moins que le budget consacré à une cure comportant deux séances par semaine est parfois lourd. Mais une telle dépense compte relativement peu par rapport aux enjeux vitaux pour lesquels on engage une analyse : séparations déchirantes ; deuils inconsolables ; troubles sexuels et de la fécondité ; crise du couple ; relations dramatiques avec un adolescent en difficulté ; conflits professionnels graves ou encore dépressions avec risque de suicide. Il faut savoir que l’analyse est quelquefois l’ultime recours d’une personne désespérée et que l’issue de la cure est pour elle une question de vie ou de mort. En outre, n’oublions pas que des patients sans ressources peuvent heureusement bénéficier d’un traitement psychanalytique dans le cadre d’un dispensaire ou de diverses institutions spécialisées.

Enfin, la dernière critique porte sur le caractère douloureux du traitement. Il ne fait pas de doute qu’au cours de la cure, l’analysant traverse des périodes douloureuses et qu’il lui arrive de quitter notre cabinet bouleversé. Indiscutablement, durant l’analyse ont lieu des séances éprouvantes mais, vous l’imaginez bien, toutes ne le sont pas. Nous partageons aussi avec le patient des moments heureux où il nous arrive de rire ensemble, ou encore des moments apaisants où l’analysant prend plaisir à revenir sur son histoire, mesurer les progrès réalisés grâce à la cure, et se projeter dans le futur.

Il est encore une autre objection que l’on oppose à la psychanalyse, et à laquelle je voudrais répondre. Plutôt qu’une objection, il s’agit d’une méfiance. Certains se demandent si une psychanalyse n’est pas dangereuse au risque de déstructurer le patient ou de déstabiliser sa vie familiale. Je répondrai en citant les mots qu’une analysante m’a écrits récemment à la suite d’une séance : « Dans le travail que vous faites avec moi, vous ne détruisez pas, vous ne réparez pas, vous ne remplacez pas, vous ne rajoutez pas, vous renforcez ce qui existe de positif. » En effet, le principe qui me guide tient en ces termes : le patient, délivré de ses conflits nocifs, doit se retrouver en lui-même à partir de ce qu’il a et de ce qu’il est. Mon but n’est pas de remodeler sa personnalité mais de l’enrichir en lui restituant le positif qu’il porte déjà en lui sans le savoir ; et partant, de lui apprendre à s’aimer différemment. Si par exemple un artiste, lors du premier rendez-vous et indépendamment du motif qui l’a amené à me consulter, me fait part de sa crainte de voir son inspiration se tarir au cours de la cure, je le rassure aussitôt en lui affirmant que je ne retirerai ni ajouterai rien à ce qu’il est, mais qu’au contraire, j’essaierai de stimuler en lui toute sa potentialité créatrice.

Voilà les réponses aux principales objections qu’on oppose à la méthode psychanalytique. Je veux maintenant aborder un dernier point que je résume dans l’interrogation suivante : une fois admis que la psychanalyse guérit, quels moyens utilise t on pour y parvenir ? Que doit il se passer précisément entre le patient et son analyste pour engager la cure sur la voie de la guérison ? Bien entendu, c’est une vaste question qui mériterait un long développement, dont je me limiterai à vous signaler les points essentiels.

Le psychanalyste ne sait pas comment se produit la guérison de son patient

Pour libérer le patient de ses symptômes et le conduire à cette réconciliation profonde avec lui-même, et partant, avec l’autre, il faut d’abord que le thérapeute dévoile le conflit infantile et refoulé, générateur des troubles. Mais, comme je vous l’ai dit, cette opération intellectuelle ne suffit pas. Encore faut-il que le praticien puisse ressentir en lui-même, et ce sans se laisser affecter personnellement, l’ancienne douleur vécue par le patient lorsqu’il était enfant et dont il n’a plus conscience. Plus exactement, il ne s’agit pas de ressentir la souffrance dont le patient se plaint, mais la douleur de son traumatisme infantile : ressentir en soi ce que le patient a oublié. Toute notre difficulté de psychanalyste est d’abord de réussir un tel engagement intime avec le patient sans se laisser troubler ; et ensuite, fort de cette expérience émotionnelle, dire au patient ce qu’il a probablement ressenti lorsqu’il était enfant, de le lui dire avec des mots simples et expressifs, et de l’amener à revivre dans le présent de la séance toute l’intensité de l’émotion oubliée. Vous vous en doutez, c’est une expérience complexe qu’il faut expérimenter pour vraiment la comprendre.

Cependant, il nous arrive à nous, professionnels, – et c’est heureux qu’il en soit ainsi – de ne pas comprendre pourquoi tel de nos patients a vu son état s’améliorer. Le saut vers la guérison demeure pour nous, psychanalystes, une énigme insondable. Je ne voulais pas me borner à déclarer que la psychanalyse guérit, sans reconnaître aussi notre ignorance : nous ne savons pas quel est le ressort ultime de la guérison. Toute la théorie de Sigmund Freud, de Jacques Lacan et de tous nos anciens maîtres peut être considérée comme une immense tentative de répondre à l’énigmatique question, une question que tous les psychanalystes se posent après le dernier rendez-vous d’un patient qui s’est vu enfin délivré de sa souffrance.

La question que nous nous posons tous, après la dernière poignée de main et une fois la porte refermée derrière celui qui ne sera plus notre patient, est la suivante : Que s’est-il passé pour qu’il aille bien maintenant ? Quel fut le véritable agent de sa guérison ? A la fin de chaque cure, je me pose toujours cette même question sans jamais lui trouver de réponse définitive.

C’est pourquoi la meilleure devise qu’un psychanalyste puisse se donner, résonne en écho au célèbre adage d’Ambroise Paré. Notre savant constatait : « Je le soigne, Dieu le guérit. » ; je dirais : « J’écoute mon patient avec toute la force de mon inconscient, et c’est l’Inconnu qui le guérit.»

* M. Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Plon, 1951.

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